Article | Giuly | mardi 25 avril 2006 à 10:21
Ludovic Giuly, finaliste malheureux de la C1 en 2004 avec Monaco, veut se rattraper, cette fois, avec Barcelone.
Coqueluche des médias français ou espagnols, depuis son but décisif de la semaine dernière, face à l’AC Milan (0-1), Giuly a connu une semaine agitée. À quelques jours du match retour, il nous a reçu dans son appartement du quartier barcelonais de Pedralbes. Détendu, le Français, trentenaire en juillet, raconte son Barça, revient sur ses débuts et parle de ses espoirs.
Porterez vous une moustache
dans un mois ?
– (Éclat de rire.) J’espère bien. En
tout cas, je m’y suis engagé en cas
de victoire en Ligue des champions
cette année.
Expliquez-nous…
– C’est un pari que j’ai fait dans une
émission de la télévision du club
Barça TV, la Chambre aux miroirs.
Tous les joueurs y passent. J’étais le
premier, enfermé dans une sorte de
ballon géant où l’on m’a bombardé
de questions sur ma vie privée. Pour
préparer l’émission, ils avaient
appelé la moitié de ma famille. Ils
savaient tout sur moi. Même le surnom
que m’avait donné Toto (Squilacci)
à Monaco : Freddie Mercury.
Avec une moustache, il paraît que je
suis son sosie. Donc, à la mi-mai, je
veux ressembler à Freddie Mercury.
Mercredi , vous avez
l’opportunité de vous qualifier
pour votre deuxième
finale de Ligue des champions.
Quels souvenirs gardez-vous
de la première, perdue contre
Porto ?
– Que des bons souvenirs et un
mauvais, ma blessure. Ce que nous
avons vécu avec Monaco, c’était
historique. L’ambiance dans le bus
et dans les vestiaires le jour de la
finale, c’était génial, géant. On n’y
croyait pas. À part gagner une
Coupe du monde, qu’y a-t-il de plus
fort pour un joueur que remporter
une Ligue des champions ? Imaginez
la déception si, comme moi,
vous vous blessez ce jour-là. Dans
ce chapitre-là, il me manque la fin.
J’espère avoir ma revanche cette
saison. Nous sommes très proches
de la finale à Paris.Mon seul souhait
est de pouvoir la jouer sans blessure.
Car je veux connaître la fin de
l’histoire.
Avez-vous craint pour votre
carrière après cette blessure ?
– Sur ce coup-là, j’ai perdu la finale
et dans la foulée, je rate l’Euro.
J’étais très, très déçu. Je me disais :
“C’est pas possible !” Et je suis parti
en vacances, pas joyeux, joyeux.
Heureusement, j’ai signé tout de
suite à Barcelone, ma récompense
pour le travail accompli à Monaco.
Cela m’a redonné un peu de peps et
je me suis relancé.
Au Barça, vous retrouvez
l’ex-joueur de Porto, Deco,
votre vainqueur. Comment se
sont passées les retrouvailles
?
– Vous vous doutez bien qu’il ne
fallait pas trop me charrier sur ce
sujet-là. Ceux qui ont essayé l’ont
vite compris. Comme il s’agissait
d’un vestiaire ayant gagné peu de
titres, je pouvais les remettre à leur
place en leur disant que moi, au
moins, j’avais joué une finale de
Ligue des champions. Tout cela très
amicalement, bien sûr. Deco, lui, a
été intelligent et respectueux. Pour
le perdant, parler d’une finale, c’est
dur. Il le sait. Il a été très gentleman
et ne m’en a jamais parlé.
À Barcelone, le foot est-il
encore un jeu ?
– (Il hésite.) Écoutez ! À Monaco
on se demandait ce qu’on foutait là :
vainqueurs du Real Madrid, de
Chelsea, puis finalistes de Ligue des
champions… Nous étions étonnés,
et étonnants pour beaucoup. À Barcelone,
un tel niveau est normal,
attendu, quasi obligatoire. La pression,
la responsabilité vous amènent
à laisser votre côté enfantin
aux vestiaires. Vous devenez plus
sérieux face à l’impact et devant
l’événement, tel qu’une demi-finale
de C 1. Bref, vous êtes plus professionnel.
Pour moi, le foot, oui, ça
reste un jeu. Mais j’ai perdu cette
inconscience que j’avais à Monaco.
Pas complètement ! Il
paraît que vous avez débarqué
dans les vestiaires déguisé
en pompier. C’est vrai ?
– Avec le casque seulement !
C’était pour excuser une absence à
l’entraînement. À l’époque, j’habitais
la maison de Hristo Stoïchkov.À
chaque orage, elle était inondée.
Cette fois-là, j’avais passé la journée
à écoper. J’ai été obligé de
sécher l’entraînement. Le lendemain,
je suis venu avec un gros
casque de pompier sur la tête. On
s’est bien marrés. C’est vrai, j’ai gardé
mon côté clown.
Qu’est-ce qui vous a le plus
surpris en arrivant au Barça ?
– Côté horaires, tout est décalé. Au
début, cela m’a surpris. Lors de ma
première mise au vert, j’ai cru que
j’allais mourir de faim. Il était midi,
mais le déjeuner était prévu entre
13 h 30 et 14 heures. Mais je m’y
suis fait et, finalement, j’aime bien.
Ici, l’entraînement se termine vers
midi et demi.On ne quitte jamais les
vestiaires avant 14 heures. Comme
ils sont spacieux, on y reste pour se
faire masser, écouter de la musique,
grignoter, rigoler en regardant les
copains passer sur Barça TV. Si un
joueur part avant tout le monde, il
se fait charrier. C’est une ambiance
où on sait prendre son temps. Ça me
convient parfaitement.
Et côté préparation physique
?
– Là, en revanche, je n’ai jamais pu
m’y faire. C’est ce qui me manque
de la France, où on s’échauffait avec
des footings, de la musculation…
Ici, tout est à base de ballons, ballons,
ballons. La première année, je
l’ai un peu payé et je me suis blessé.
Cette saison, pour éviter ça, je travaille
à part, un programme très
personnalisé.
La langue a-t-elle été un
problème ?
– Non.Ma mère est d’origine espagnole
et j’avais appris l’espagnol à
l’école. J’ai pris des cours pendant
un mois. Ensuite, je me faisais aider
par les francophones comme
Samuel (Eto’o), José (Edmilson),
Rafa (Marquez) ou Ronnie… Cela
n’a jamais été un problème. Au bout
d’un an, pour m’adapter au maximum,
j’ai parlé en espagnol dans les
conférences de presse. Malgré mes
fautes, on me comprend.
Comment cela se passe-t-il
avec la presse ?
– Rien à voir avec chez nous. Ici,
tout sort dans la presse. Une fois, à
la télévision, on m’a demandé de
me reconnaître parmi deux photos
de bébés. La mienne et celle de José
Edmilson, né le même jour et la
même année que moi. Le comble,
c’est que je me suis trompé. Ensuite,
j’ai dû expliquer pourquoi je
m’appelle Ludovic.
Pourquoi donc ?
– À cause de Sheila. Au départ, je
devais m’appeler Romuald. Mais
mon père est un fan de Sheila, dont
le fils s’appelle Ludovic. Au dernier
moment, il a changé mon prénom.
Et ça aussi, les journalistes le
savaient !
Côté jeu, quelle différence
pour vous avec Monaco ?
– Pour moi, c’était dix fois plus
facile à Monaco. Le jeu était moins
en profondeur, plus dans les pieds,
je sollicitais cent fois plus de une
deux… Ici, les ballons m’arrivent
plus directs, sans passer par le jeu
court monégasque, avec des une
deux qui favorisaient ma vivacité.
Ici, je n’ai pas la liberté que j’avais à
Monaco. Je me retrouve sur le côté
pour ouvrir le jeu, provoquer des
duels, faire des appels afin de laisser
le couloir à Belletti ou Oleguer.
C’est plus restreint pour moi.
Vous aviez promis dix buts
l’an passé et vous en avez marqué
onze en Championnat.
Avez-vous atteint votre objectif
de cette année ?
– Ah ! Si tous les ballons que j’ai
envoyés sur les poteaux avaient fait
mouche, je ne serais pas loin du
compte. Côté confiance, frapper
trois fois les poteaux dans un match
et en enchaîner quatre autres les
matches suivants, ce n’est pas
évident. Mais quand ça ne veut pas
rentrer… Pour l’instant, je dois
donc me contenter de cinq buts en
Liga et un seul en Ligue des champions,
la semaine dernière contre
Milan (0-1).
Oui , mais quel but !
Qu’avez-vous pensé en le marquant
?
– Quand je marque, je pense
d’abord à mes deux enfants et à ma
famille, qui a toujours été derrière
moi depuis mes débuts.
Avez-vous reçu des messages
de félicitation ?
– Plein. Des coups de fil de tous
ceux qui ont mon numéro de téléphone,
c’est-à-dire mes potes et ma
famille.
Et de Raymond Domenech
aussi ?
– Il ne m’a jamais appelé.
Il n’y avait pas de raisons
qu’il le fasse pour ce
but.
Ce n’est pas dans
son habitude d’appeler
les joueurs de
l’équipe de France ?
– Moi, non. Mais je ne
cherche pas à ce qu’il le
fasse. Je respecte ses
décisions et ses directives. Il a dit
que pour espérer jouer la Coupe du
monde, il fallait jouer dans son club.
C’est que j’essaie de faire, comme
tous ceux qui visent une place en
équipe de France.
Depuis votre dernière sélection,
en octobre dernier, vous
avez manqué trois rendez vous
des Bleus. Vous savez
pourquoi ?
– J’ai été blessé une fois. Les deux
autres fois, c’était le choix du sélectionneur.
Et là, moi, je ne peux rien
faire. Sinon attendre la publication
de la liste des vingt-trois qui iront en
Allemagne.
Le surlendemain de votre
exploit milanais, Franck Ribéry
qualifiait l’OM pour la finale
de la Coupe de France. Rude
concurrence, non ?
– Mais il n’y a pas que Ribéry et
Giuly pour jouer à droite !N’oubliez
pas Govou, Rothen, Wiltord,
Pires… Je peux vous en citer cinquante
comme ça. Tant mieux pour
Ribéry s’il fait de bons matches. Et
tant mieux pour l’OM. Je n’ai rien
contre lui ni contre personne, d’ailleurs.
Cette concurrence-là, ce n’est
pas moi qui la fais. Ce sont les
médias. Et le sélectionneur quand il
fera sa liste. Ne me faites pas dire
que je me crois plus fort qu’untel ou
untel. Moi, je m’efforce simplement
de faire mon travail. J’estime que
cela se passe plutôt bien : je vais
jouer une demi-finale de Ligue des
champions et remporter, certainement,
un second titre de champion
d’Espagne. J’ai des atouts, Ribéry a
les siens et les autres joueurs ont les
leurs.
Mais n’avez-vous pas
l’impression d’avoir perdu la
bataille médiatique face à
Ribéry ?
– Quand j’étais à Monaco, cela se
passait déjà comme ça. On parlait
plus de l’OM ou du PSG. Et en
France, aujourd’hui, on parle plus
de ces deux clubs que du Barça. Surtout
avec cette finale de Coupe de
France qu’ils joueront bientôt. Une
belle finale. Mais une finale entre
Barcelone et Arsenal en Ligue des
champions, ce ne serait pas mal non
plus.
Cela ne vous agace-t-il pas
d’être moins présent dans les
médias français depuis votre
départ en Espagne ?
– Ma carrière ne s’est jamais
construite médiatiquement. Je
connais mes qualités, je sais ce que
je suis : un bon joueur, qui a réussi à
Barcelone où pas mal de joueurs se
sont cassé les dents. J’y joue, je
prends du plaisir, je marque des
buts. Le reste, vous savez…
Dès votre sortie du terrain à
Milan, vous avez affirmé être
un joueur non “starisé”. Pourquoi
?
– Ce soir-là, j’étais la proie des
journalistes. Ils m’ont gardé près de
une heure. Être à part du groupe, je
n’aime pas trop ça. Certains,
comme Samuel (Eto’o) ou Ronnie
font la dif férence tous les
dimanches. Normal qu’ils soient
des stars. Mais ce but à Milan ne fait
pas de moi un dieu du ballon. C’est
un but important. Mais une carrière
ne se fait pas sur un match ou sur un
but. Surtout à trente ans.
Que voulez-vous dire ?
– Je viens de nulle part. Il y a quinze
ans, personne n’aurait misé
10 francs sur moi. Ma formation n’a
jamais été facile. J’ai toujours dû me
battre. Aujourd’hui, cela continue.
J’avais plein d’amis plus doués que
moi. Finalement, ils n’ont pas eu
mon parcours, ni la carrière qu’on
leur promettait. Souvent, les
joueurs ne sont
pas maîtres de
leur destin. Cela
tient à rien. Des
sacrifices, une
bonne prestation, un bon
but… et de la chance. La mienne fut
de croiser trois hommes. Armand
Garrido (1), le premier coach qui a
cru en mes qualités et les a imposées
aux autres. Il est la clef de toute
ma carrière. Puis José Broissart (2),
au centre de formation de l’OL. Lui,
il nous en mettait plein la gueule et
nous en faisait baver car il nous préparait
à être professionnels. J’ai
progressé beaucoup avec lui. Et
enfin, Jean Tigana (3), qui m’a sorti
de nulle part, une DH à Lyon, pour
me faire monter chez les pros. La
suite, c’est Monaco, le Barça... Ce
que je veux dire, c’est que je n’ai
plus rien à démontrer. Je suis fier de
ma carrière. Et ce but, face à Milan,
ne la changera pas.
Ce match retour de mercredi ne
constitue-t-il pas l’une de
vos dernières possibilités de
briller avant que le sélectionneur
n’arrête son choix ?
– Mes qualités, tout le monde les
connaît. Ce qu’il me reste à démontrer,
c’est plutôt mon état de forme.
Mais je jouerai comme à l’aller, sans
y penser et sans pression. Tout ce
que je veux, c’est aller en finale à
Paris.
Face à Chelsea, au match
retour des quarts de finale, le
Barça a joué à l’italienne.
Quelle différence entre votre
jeu actuel et celui de l’an
dernier ?
– La saison dernière, c’était
vraiment plus facile et nous étions
certainement plus beaux à voir.
Cette année, notre jeu est moins
efficace. Primo, parce que toutes les
équipes nous connaissent. Elles
jouent toutes la prudence, repliées
derrière, ultradéfensives. Donc,
nous avons moins d’espaces et plus
de difficultés à créer. Dans certaines
phases de jeu, on retrouve ces bons
moments de la saison passée. Car
nous avons conservé notre faculté
de conserver la balle, de jouer dans
les pieds et d’accélérer dès qu’on le
peut. Mais nous aussi nous avons
appris. Si nous avons besoin d’un
seul but pour nous qualifier, nous ne
partons plus tous à l’attaque
comme des malades. Nous avons
appris à rester concentrés, à être
prudents et à
bien défendre. Ce
qui est primordial
en Coupe d ’ Europe où
l’essentiel est de
ne pas prendre de
but. Et de tenir le choc.
À quel match retour vous
attendez-vous ?
– Personnellement, je devrai
certainement m’occuper encore de
Serginho. À l’aller, j’ai défendu la
première mi-temps et lui la
seconde. Physiquement, je peux le
faire. Frank Rijkaard le sait. Collectivement,
nous sommes tous pressés
de démontrer notre capacité d’aller
au bout. Mais, pour ça, il faudra sortir
les crocs et jouer à 200 %. J’ai vu
la vidéo du match aller. Ils ont eu
beaucoup de belles occasions. Ne
croyez pas qu’ils viendront chez
nous en vaincus. Ils seront dangereux.
(1) Armand Garrido était alors l’entraîneur des juniors de l’OL. Actuellement, il s’occupe des moins de 16 ans. (2) José Broissart a dirigé le centre de formation de l’OL de 1979 à 2002, date à laquelle il a pris la direction du centre de formation de Monaco. (3) Jean Tigana était l’entraîneur de l’OL de 1993 à 1995.
Entretien réalisé par:FRÉDÉRIC TRAÏNI
Source:L'equipe du 24/04/06
Posté par toms78
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