En Une | Xavi | samedi 20 janvier 2018 à 01:20  | Ajouter aux favoris / Partager  | Email

Convaincus que Xavi Hernández était le joueur à l’origine de la grande révolution du football espagnol, les cheikhs qataris n’ont pas hésité un seul instant quand ils l’ont engagé alors que le Maestro était proche de la fin de carrière. Depuis lors, le milieu de terrain catalan de 37 ans enseigne ses dernières leçons à Al-Sadd tout en servant de conseiller aux stratèges de ce petit pays du Golfe. Aujourd’hui son travail est composé de plusieurs de plusieurs tâches : s’entraîner, jouer des matchs, collaborer avec l’Académie Aspire, participer à l’organisation de la Coupe du Monde 2022 et conseiller la famille de l’Emir, les Al-Thani, sur de nombreux investissements liés au football. En termes de football, discuter avec Xavi dans le désert de Doha équivaut à un entretien avec l’oracle.

D’où venons-nous et où allons-nous dans le football ?

Je pense que le rôle des entraîneurs est parfois excessif. Nous nous sommes tellement améliorés sur le plan physique qu’il est devenu très difficile de dribbler les défenseurs aujourd’hui. Excepté Messi ou Neymar, Luis Suarez quand il est en forme, ou même Cristiano et Bale, ils ont du mal à dribbler leurs adversaires car nous sommes à un niveau élevé physiquement. Nous nous entraînons avec une puce sur la poitrine, nous calculons les distances, les kilomètres parcourus, la vitesse maximale… Il est impossible d’être mieux préparé physiquement.

 

Ne pensez-vous pas que le Barça de Guardiola est responsable de cela ? D’avoir augmenté cette difficulté d’attaquer dans la mesure où les espaces ont été réduits ?

Exactement : le niveau tactique a également évolué. Guardiola faisait attention à tous les détails. Il avait tout sous contrôle. Avant son arrivée, je ne faisais jamais de remise en jeu vers la défense. Il nous obligeait à faire cela. Cela nous permettait de mieux nous replacer. Parfois il disait : « Putain ! Qu’est-ce que vous faites ? Il n’y a pas d’espace pour ressortir le ballon ! » Guardiola contrôlait tout. Que s’est-il passé ensuite ? Tout le monde a voulu copier le style de Guardiola, comme Löw qui nous a regardé et on a vu ce qu’il s’est passé. Certains ont fait cela, d’autres ont choisi l’antithèse, qui est Simeone. Il y a des joueurs talentueux comme Koke, qui rétrécissent les espaces et qui permettent d’apporter de la supériorité. Le football a permis d’exploiter le physique et la tactique. Maintenant ce qu’il reste à exploiter, c’est la technique, pourquoi les situations arrivent, comment attaquer. C’est ça le talent ! Et on ne développe pas suffisamment cela parce que dans le football il y a plus de simeones que de guardiolas. On le voit dans la Premier League : combien d’équipes jouent comme Guardiola ? Trois ? Quatre ? Et combien jouent comme Simeone ou laissent la possession ? 70%. C’est pareil en Liga. L’excuse des entraîneurs est : « On ne peut pas rivaliser avec City ou le Barça. » Mais ils font la même chose contre Leganés !

 

Pensez-vous qu’il se passe la même chose en Liga et en Premier League ?

Encore plus cette année en Premier League. Guardiola a dominé le jeu, ils ont donc dit : « Bon, on leur laisse le ballon et on attend derrière ». Le domaine du jeu doit être encore plus exploité. Il faut oser plus. Je joue dans une petite équipe mais si je joue contre le Barça, je veux leur prendre le ballon. La question est : « Comment défendre face au Barça ? » Comme Paco Jémez : je vais presser. Si vous leur laissez de l’espace, ter Stegen joue avec Piqué, Piqué monte au milieu du terrain et c’est l’arrêt de mort assuré.

 

Les équipes qui veulent la possession se retrouvent souvent bloquées : 22 joueurs dans le camp adverse. Comment régler ce problème ?

Nous avions déjà ce souci en 2008. Avec Luis Enrique aussi : jouer contre un double rideau défensif avec un attaquant qui attend les longs ballons. Il faut essayer de trouver les espaces en changeant de côté, pas seulement en attaque mais aussi à partir du milieu ou de la défense. Le Barça est habitué à cela. On travaillait notre plan de jeu contre ce type de défenses. Notre attaquant de pointe devait fixer les centraux, conserver le ballon dans les petits espaces, faire des contrôles orientés pour gagner deux ou trois mètres sur l’adversaire…

 

Mais combien de joueurs sont capables de jouer dans de petits espaces ?

Ça se travaille ! Mais que font-ils au lieu de cela ? Le Real de Mourinho ne jouait que dans notre dos. Mourinho disait à ses joueurs de ne pas garder le ballon. Ils jouaient vite de l’avant vers Di Maria, Cristiano ou Benzema qui se retrouvaient avec beaucoup d’espaces. Maintenant ils font la même chose avec Bale, etc… Ils ne voulaient pas jouer au football !

 

Avec City, nous assistons à un phénomène étrange : battre des records sans point de fixation en attaque et sans milieux de terrain relayeurs de formation. De Bruyne est un joueur offensif et Silva meneur de jeu. Comment s’est pris Guardiola pour les transformer en milieu relayeurs ?

De Bruyne et Silva se sont adaptés parce que ce sont des joueurs qui ont une grande vision du jeu, ils peuvent facilement se retourner, ils voient tout. La manière de jouer de Guardiola nécessite de purs ailiers comme Sané aussi. Sané ne pourrait pas jouer au milieu car il est incapable de dribbler ou de se retourner pour trouver l’espace comme Messi, Iniesta, Silva, De Bruyne ou Gündogan. A la limite Sterling mais pas Sané. Il a besoin d’espace. C’est comme Bale, si vous le mettez au milieu ça ne marche pas. Ce sont des ailiers, des dribbleurs. Comme Cristiano, qui ne peut pas jouer au milieu non plus. Ça ne marchera pas. De Bruyne et Silva sont spectaculaires… J’ai l’impression qu’on découvre Silva maintenant.

 

Vous dites qu’il faut travailler la créativité ? Comment faire ?

Avec des rondos ! La plupart des gens pensent que le rondo c’est pour s’amuser. Non ! Le rondo est un exercice incroyable : ça travaille les deux pieds, la vision de jeu, les passes, attirer, attirer et quand la défense vient on donne la passe de l’autre côté… Ça ne s’arrête pas. C’est un exercice qui permet un développement infini. Par exemple 7 contre 2 ou 5 contre 2 pour augmenter la difficulté. Un 9 contre 2 est plus ludique. Ou vous pouvez faire un grand rondo avec trois joueurs entre les deux qui doivent se passer le ballon : deux qui vous pressent et un qui couvre derrière, vous devez trouver les espaces, où passer la balle… Cela oblige à regarder ce qui se passe autour, où se trouve le coéquipier démarqué. Au Barça nous voyons le foot comme l’espace-temps. Qui le contrôle le mieux ? Busquets, Messi et Iniesta, ce sont des maîtres de l’espace-temps. Ils savent toujours ce qu’il faut faire, qu’ils soient seuls ou entourés. D’autres milieux de terrain comme Casemiro ne connaissent pas cela. Mais d’un autre côté Busquets ne pourrait pas faire les mêmes couvertures que Casemiro fait quand il joue à pile ou face.

 

Pile ou face ?

Oui, le bloc du Real est divisé en deux parties, sept joueurs qui vont attaquer et Casemiro qui reste au milieu afin de couvrir les espaces. C’est ça pile ou face. Et ça Busquets ne pourrait pas le faire car même moi je suis plus rapide que lui. Casemiro est très rapide et cela empêche de travailler tout le reste : il a d’autres caractéristiques, il est plus défensif, il récupère plus de ballons et il couvre plus d’espace. Mais il ne domine pas l’espace-temps. Si Casemiro avait travaillé cela depuis ses 13, 14 ou 15 ans, ce serait le cas. Pourquoi Kroos peut le faire ? Parce qu’ils ont travaillé cela en Allemagne. Pourquoi Thiago Alcántara peut le faire ? Parce qu’il est passé par la Masia. Ce qui est surprenant c’est Cazorla, je lui ai demandé « Où as-tu appris ça ? » Il m’a dit « Nulle part, j’ai été formé à Avilés et Oviedo, ensuite je suis parti au Recreativo… » Ce sont des talents innés. Je me le demande : « Comment se fait-il que le Barça ne l’a pas signé ? » C’est le jeu du Barça ! Silva, Kroos, Modric. Comment se fait-il que le Barça ne les a pas signés ? Ce sont des joueurs qui ont le profil pour le Barça. Je vois toujours des joueurs qui pourraient aller au Barça. Je me dis : « Comment ça se fait que… ? » Philipp Lahm… par exemple. J’en ai vu plein.

 

Avec Lahm et Alaba, Guardiola a lancé la mode des latéraux qui rentrent vers le milieu.

Guardiola travaille toute la journée pour déterminer où se trouvera l’espace. Et si par exemple tu joues contre Levante et que tu vois que les ailiers font un marquage sur les latéraux, comme le fait Bielsa, les latéraux peuvent trouver l’espace en passant par le centre. Et si l’ailier opposé le suit, l’espace créé permet de faire la passe à son ailier. Cela devient difficile pour les ailiers adverses car ils doivent éviter les passes vers Messi et Piqué en même temps. Par exemple il y a un marquage individuel et on prend Zabaleta ou Walker qui rentrent dans l’axe : si l’adversaire ne suit pas, ils se retrouveront seuls, s’il les suit, il y a assez d’espace pour faire une passe-clé vers l’ailier. L’espace-temps. C’est incontrôlable pour l’adversaire car en marquant un joueur, l’autre devient libre. La supériorité numérique est créée.

 

Ces changements de position de tous les joueurs que nous avons vus au Bayern de Guardiola ou au Borussia de Tuchel provoquent un casse-tête total pour le rival mais aussi un effort physique et mental terrible pour ces joueurs. Comment éviter cela ?

Je ne le vois pas comme ça. Parce qu’au-delà des changements de position, nous devons parler de compréhension du jeu. Nous n’avons pas besoin d’apprendre au joueur à changer de position mais à comprendre les choses. Le Qatari ne comprend pas cela. Si je garde trop le ballon, il vient me dire : « Que fais-tu ? On n’avance pas ! ». Il vient à un mètre de moi et je lui réponds : « Ne vois-tu pas que si Maradona et Pelé jouaient dans même équipe et qu’ils se trouvaient à un mètre, ils feraient de moi le meilleur défenseur du monde ? » Mettez Maradona ou Pelé à 15 mètres. Que faire ? Où aller ? Ils peuvent se faire des passes pendant trois jours sans perdre le ballon. Cruyff parlait de l’accordéon : créer du champ, comprendre où se trouve l’espace libre. Si Iniesta est là, je ne peux pas me retrouver au même endroit. Si par exemple Iniesta subit un pressing, je lui offre alors une solution de passe. L’avantage du Barça par rapport aux autres équipes est que cela est travaillé depuis de nombreuses années.

 

L’idée de jeu créée au Barça est la dernière révolution du football. Quelle sera la prochaine ?

Le talent bat toujours le physique. Le jour où ce ne sera plus le cas, le jeu sera vraiment ennuyeux. Et comme je pense que le talent finira toujours par l’emporter, voici ce qui doit être exploité : la façon de penser du joueur. Pourquoi se trouver là ? Pourquoi y aller à ce moment ? Pourquoi le coéquipier fixe les centraux afin que vous puissiez vous trouver seul ? Il n’y a pas de hasard. Rappelez-vous le 2-6. Pourquoi est-ce que Messi recevait le ballon entre les lignes ? Pourquoi est-ce que Henry et Eto’o jouaient entre le défenseur central et le latéral ? Le central ne pouvait pas sortir car il devait toujours tenir un joueur. Il se disait : « Si j’avance, ils passeront dans mon dos. » Gago et Lass devaient tenir Iniesta et moi, ce qui fait que Messi se retrouvait libre. La supériorité numérique. Guardiola et ses assistants analysent toujours cela. Luis Enrique aussi. Ils analysent les adversaires : où peut-on créer la supériorité, où peut-on adapter les passes, …

 

Actuellement le mot « variante » est devenu à la mode. Il y a des entraîneurs qui prennent en charge des équipes qui savent déjà contrôler le ballon et jouer dans le camp adverse et qui disent qu’une nouvelle « variante » doit être ajoutée. Ensuite ils font comme Luis Enrique ou Lopetegui et profitent dès qu’ils mènent au score pour jouer dans leur propre camp et avec de longs ballons. Il y a plus de sécurité, mais n’est-il pas plus dangereux de jouer avec deux langues plutôt qu’une seule ? N’est-ce pas plus risqué ?

Luis Enrique l’a très bien fait mais je n’aime pas ça. Imaginez que vous êtes la Roja et que vous menez 1-0 contre le Portugal en Coupe du Monde. L’Espagne dit : au lieu de continuer d’attaquer, on va jouer en retrait comme l’a fait Luis Aragones. Puis, pam-pam, ils font un pressing et on envoie le ballon directement à Diego Costa… ou à Luis Suarez, qui est encore meilleur. Et Neymar ! Au Barça nous avons joué en contre. Luis Enrique voulait que l’adversaire se rapproche afin de le contre-attaquer. Et ça a donné le but contre l’Atlético en Copa del Rey. Luis Suarez qui humilie David Luiz contre le PSG. Et nous étions tous dans notre camp. C’était impensable au Barça de Guardiola.

 

Objectivement, si sur le terrain vous avez Iniesta, Silva et Isco, n’est-ce pas plus pragmatique pour maintenir la pression ? Quand l’Espagne ou le Barça se replient, ne courent-ils pas le risque de perdre le contrôle et la confiance ?

Je me demande : Comment défendre mieux ? Donne-moi le ballon, l’adversaire ne peut plus attaquer dans ce cas. Il devra le récupérer d’abord. Et s’il vous le prend, ce sera à 70-80 mètres de votre but. Finalement le mieux est de garder le ballon dans le camp adverse. C’est pour ça que je ne comprends pas les entraîneurs qui disent « Jouons dans notre propre camp ». Actuellement la seule équipe au monde qui essaie de dominer le jeu jusqu’à la dernière minute est Manchester City.

 

Les équipes qui jouent repliées dans leur camp doivent multiplier les courses. Cela n’affecte-t-il pas les joueurs comme Busquets, Iniesta ou Isco ?

Oui mais les entraîneurs font déjà un travail spécifique afin que les milieux et les latéraux fassent de plus longs efforts. C’est ce qui s’est passé avec Luis Enrique. Avec Paco Seirul-lo (préparateur physique du Barça) nous faisions régulièrement des courses de 15-20 mètres, les attaquants travaillaient séparément et faisaient de plus longues courses. Simeone essaie de reproduire cela. C’est très dur parce que l’équipe doit défendre toute la journée, réduire des espaces, faire des couvertures, … Le coach réfléchit à cela : du point de vue physique, technique et psychologique. Simeone a convaincu des joueurs comme Koke de faire des choses très difficiles pour moi, car ils jouent depuis des années pour ne pas avoir le ballon et ne pas baisser le rythme. Gabi, Godin, Koke, … Ils apprécient cela. Je l’ai vu du banc, le Cholo est content si son équipe n’a pas le ballon. Guardiola a appliqué sa vision du football : courses de 10 mètres, passes et relances. Des circuits spécifiques à 30 mètres du but adverse. Simeone préfère le jeu long.

 

Pensez-vous que Guardiola est différent à City ?

Il fait d’autres choses. Travailler, par exemple, la défense de ses ailiers. Découvrir qui va centrer et qui fera la course afin de permettre à l’attaquant d‘être libre de marquer.

 

Est-ce que cela veut dire que les techniciens sont de plus en plus importants ?

Oui, le football ressemble de plus en plus au football américain. Il n’y a rien d’aléatoire. Mais si Guardiola partait en vacances par exemple, l’équipe savait déjà ce qu’il fallait faire. La seule chose qu’on ne faisait pas en son absence, c’est analyser le rival. Eh bien je le faisais. Je pensais à Villareal. Que faire ? Ils jouent avec un milieu en losange et cherchent toujours à être en supériorité dans cette zone. Comme ils jouaient avec deux attaquants de pointe, on demandait à Alves de nous aider au milieu parce qu’à trois nous avions du mal à couper les passes vers Bakambu et Bacca. De cette manière, on était à égalité au milieu. J’avais l’habitude de dire aussi à Messi : « Redescends au milieu, viens jouer… »

 

Comment est la lecture du jeu de Messi ?

Tactiquement il comprend tout. C’est une honte de le comparer à quelqu’un d’autre. Messi domine tout, l’espace, le temps, la position des coéquipiers et du rival. Avant il pouvait déséquilibrer les adversaires uniquement avec habileté et force. Maintenant c’est un dribbleur, il attire les joueurs. Il voit qu’un joueur le marque et puisqu’il sait qu’il a peur de le défier, il attend que l’autre vienne et quand il se trouve face à trois joueurs, il attend le bon moment pour le passer. J’ai déjà vu cela avec Lebron James. Lebron n’est pas un individualiste, quand il attire deux joueurs, il fait la passe au joueur démarqué pour lui permettre de tirer à 3 points. C’est ce que font Messi et Iniesta, ils vous attirent jusqu’à ce qu’il y ait un joueur démarqué. C’est ça le jeu. Nous avons travaillé cela depuis notre enfance, savoir où se trouve l’espace et le coéquipier démarqué. Même ter Stegen le sait, il s’entraîne pour cela. Quand il fait des passes longues, beaucoup pensent qu’il dégage le ballon mais ce n’est pas le cas. Quand le Bayern est venu au Camp Nou en demi-finales de C1 en 2015 (3-0 pour le Barça), ils faisaient un marquage individuel qui permettait à ter Stegen d’être libre de donner le ballon à Luis Suarez, ce qui provoquait un trois contre trois.

 

Y’a-t-il plus de joueurs compatibles avec votre vision ou avec celle de Simeone ?

Ça dépend. Mais je ne pense pas que les joueurs entrent sur le terrain pour courir principalement. Ils veulent toucher le ballon. Le ballon est un vice. On joue pour le vice du ballon.

 

Comment imaginez-vous le Mondial ?

Je vois que le Brésil est revenu, ils ont une super équipe. Ils ont le talent et le physique. C’est difficile. C’est pour cela que l’Espagne a du mérite parce qu’elle a gagné sans le physique. Excepté Ramos et dans une moindre mesure Arbeloa et Puyol, qu’y avait-il d’autre ? Actuellement c’est la même chose, l’Espagne se repose sur le talent. Il n’y a pas de milieu de terrain équivalent à celui de la Roja., il n’y a pas d’autre Silva. Qui est meilleur que Silva ? Personne. Qui est meilleur qu’Iniesta ? Personne. Qui est meilleur que Busquets ? C’est un fait. Ce sont les joueurs qui portent l’équipe en plus de la vieille garde en défense : Alba, Piqué, Ramos et Carvajal. L’Espagne a sûrement gagné en physique mais elle ne peut rivaliser avec l’Allemagne à ce niveau-là. L’Espagne doit rivaliser avec le talent.

 

Quels joueurs mettriez-vous en évidence parmi les nouveaux ?

J’aime beaucoup Vitolo. Je pense que c’est un joueur qui peut encore mieux comprendre le jeu. Parfois il a du mal à voir ce qui se passe autour de lui, quand dribbler ou pas, mais il est spectaculaire à mes yeux. Saul aussi est impressionnant, un grand espoir. Je les imagine tous les deux au Barça et je me dis : « Putain ! Qu’est-ce que ça donnerait dans une équipe qui joue la possession ? » Ils ont encore beaucoup à apprendre. Carvajal est excellent sur le côté tout comme Thiago s’il est épargné par les blessures.

 

Que pensez-vous d’Isco et Asensio ?

Ça me fait penser à ce que Luis Aragonés disait : « Qu’est-ce tu préfères ? Le beau football ou le bon football ? » Je ne comprenais et je me disais : « Qu’est-ce que ça veut dire ? » Beaucoup peuvent joueur du bon football mais en ce qui concerne le beau football, ce n’est la même chose. Je ne veux pas donner de noms mais j’ai été très impressionné par certains joueurs en Liga qui ont disparu du jour au lendemain. Les filigranes. Est-ce que Messi fait du filigrane ? Non. Messi travaille constamment. Messi fait du bon football qui est si bon qu’il en est beau.

 

Est-ce que la France a la meilleure équipe ?

Oui, du niveau du Brésil et de l’Allemagne. Et n’oublions pas l’Argentine. L’Argentine est au niveau de l’Espagne. Ce qui se passe c’est qu’ils jouent tellement stressés qu’ils n’y arrivent pas. C’est faux de dire qu’ils n’ont pas de milieu de terrain. Je pense que Banega pourrait jouer à Barcelone sans problème. On dit que Mascherano ne peut pas jouer en pivot. Evidemment il n’a pas le niveau technique de Busquets mais il s’est amélioré. Quand il est arrivé au Barça, il avait du mal à comprendre pourquoi notre pivot devait être technique contrairement à Liverpool. Là-bas, il faisait de longues passe où il lui suffisait de donner le ballon à Gerrard. Mais à Barcelone le pivot doit faire plus de choses. Vous devez regarder, visualiser, comprendre quel joueur est libre afin de disposer suffisamment d’espace et de temps pour manœuvrer… Barcelone est un examen final pour un joueur de football. C’est le club le plus difficile et le plus exigeant du monde. Madrid ne joue pas aussi bien. Au Bernabéu, si le défenseur dégage en tribunes, c’est bien vu. Les gens applaudissent. Au Camp Nou, on entend directement le mécontentement du public. C’est comme ça depuis le passage de Cruyff.

 

Vous pensez que le Bernabéu n’est pas exigeant ?

Ce sont deux publics exigeants mais la différence est que le Bernabéu exige des joueurs qu’ils donnent tout. Ils ne supportent pas les fainéants. C’est l’esprit Juanito. Qu’est-ce que ça induit ? Que l’esprit Juanito ou l’esprit Camacho font partie de la culture de Madrid. Quelle est la culture de Barcelone ? Ce n’est pas la culture de Victor Muñoz ni celle de Calderé. La culture du Barça est celle de Cruyff. Cruyff se retournait, regardait, comprenait le jeu et ne perdait pas le ballon.

 

Le PSG est une référence incontestable du football mondial mais son histoire est récente. Comment ça se passe quand les joueurs sont plus importants que le club ?

Le joueur aura toujours beaucoup de respect pour l’entraîneur. On peut se poser la question quand le joueur gagne 20 millions par an et le coach 5 et se demander si ce joueur va l’écouter. Oui, à un moment donné les cracks peuvent se dire : « Qu’est-ce qu’il me dit celui-là ? » Plutôt que de travailler tactiquement et physiquement, l’entraineur doit gérer un groupe : parler individuellement et savoir qui fera la différence. Il faut être honnête : « Tu es un crack mais si tu ne t’entraînes pas ça ne marchera pas. » Il faut faire comprendre au groupe deux choses essentielles également : le respect et l’attitude. Je pense qu’en tant qu’entraîneur, il faut montrer que ces deux choses sont non négociables. Après si les résultats ne suivent pas, laissez les joueurs échouer avec mes idées ! L’intelligence émotionnelle est la base pour un coach. Vous ne pouvez pas vous battre avec les joueurs. Il faut les séduire.

 

Le PSG a toujours eu des joueurs très professionnels. Ne pensez-vous pas que Neymar donne raison aux gens qui pensent cela en allant à l’anniversaire de sa sœur en plein milieu du championnat ?

Neymar est un bon garçon. Tout comme Alves. Les gens pensent qu’il passe sa vie à faire la fête parce qu’il est très présent sur Instagram mais c’est un professionnel. C’est son mode de vie.

 

Mais Alves n’a jamais quitté son équipe pour aller à l’anniversaire de sa sœur…

C’est à l’entraîneur de décider. A l’époque Cruyf devait aussi gérer Romario et ce n’était pas toujours facile non plus.

 

Pensez-vous que Neymar est un leader ?

Neymar est un leader incroyable. Sur le terrain c’est flagrant. Il a tellement de personnalité qu’on a l’impression qu’il n’a peur de rien. C’est une qualité. C’est ce qui définit les grands joueurs. Dans les moments difficiles, il dira : « Donnez-moi le ballon. » Ce qui se passait au Barça, c’est que dans ces moments-là, tout le monde voulait le ballon. Tout le monde avait de la personnalité. Qu’est-ce qu’il y avait au PSG et à City ces dernières années ? Des joueurs qui ne pouvaient pas assumer ce genre de pression. Maintenant quand on regarde le PSG, on voit Cavani, Di Maria, Neymar, Verratti, … Ils ont un palmarès. Neymar n’aime pas quand ils ne lui donnent pas le ballon mais c’est passager.

 

Est-ce que Mbappé a autant de potentiel que Messi au même âge ?

Oui, Mbappé sera un grand joueur... Je pense qu’après Messi et Cristiano, Neymar sera la référence parce qu’il est brésilien et que le Brésil a toutes les chances d’aller en finale de Coupe du Monde. Ce sera l’ère Neymar pendant trois ou quatre ans. Ensuite viendra le tour de Mbappé. Il a un potentiel énorme. Il est très jeune, 19 ans seulement. C’est un monstre. Mais je ne le vois pas… Je pense que le talent gagne sur le physique. Neymar est comme Messi : talent et physique. Et je pense que Mbappé a plus de physique que de talent. Et dans ma vision du jeu, les joueurs talentueux sont ceux qui font la différence. Iniesta et moi-même n’avions aucun physique. Nous n’étions rien de plus que du talent. Ceux qui sont touchés par la grâce ont les deux : Maradona, Pelé, Ronaldo Nazario, Messi ou Neymar. Mbappé a aussi du talent mais je le vois plutôt comme Henry. Avec Emery, il va certainement s’améliorer. C’est un bon coach mais si Mbappé jouait pour Guardiola, il passerait de 8,5 à 9,5. Neymar est déjà à 9,5. Ce sera difficile de faire mieux. Mbappé doit encore améliorer beaucoup de choses au niveau de la compréhension du jeu. Il n’a pas dû apprendre tout cela en cadet ou juvénile. Je veux voir Mbappé contre une défense comme l’Atético de Madrid par exemple. Dans ma vision du football, Neymar est le meilleur aujourd’hui.

 

« Il faut aider les ouvriers qui construisent les stades »


Le prince Jassim est le leader qatari le plus actif en matière de football et un interlocuteur fréquent de Xaxi Hernández. "Jassim al Thani est le fils aîné de l’émir-père", dit Xavi. "Il était le prince héritier mais il a démissionné en faveur de Tamim, son frère, parce qu'il préférait rester en dehors de la vie publique. Il a commencé à faire des choses pour le sport et le football. Depuis qu'il a organisé la Coupe du Monde des -20 ans au Qatar en 1995, il n'a pas cessé. Il a continué avec le PSG et ensuite obtenu la Coupe du Monde 2022. C’est un visionnaire, comme son frère. Ils ont été élevés à Londres et veulent être une référence dans l'éducation, la culture, la médecine et les sports. Beaucoup de mes camarades de classe sont des enfants d'immigrés et font des études universitaires : ingénierie, affaires ... C'est un nouveau pays. Il y a 30 ans, ils n'avaient rien. "

Xavi, qui participe à l'organisation de la Coupe du Monde 2022 à travers le projet social « Generation Amazing », intervient dans tous les domaines : « J’ai dit au Cheikh Jassim, comment puis-je vous aider ? J’ai entendu qu’on ne s’occupe pas des ouvriers qui construisent les stades, que vous les faites travailler dans des conditions inhumaines ... ». « Xavi, ce n'est pas vrai », m'a-t-il dit. « Vous risquez de ne pas pouvoir organiser la Coupe du Monde à cause de cela. Si vous me permettez de vous conseiller afin d’améliorer leurs conditions, je suis prêt à vous aider dans ce cas. »

"Le Qatar n'est pas une démocratie mais le peuple qatarien que je connais est heureux", insiste le joueur. "Ils sont 200 000 et le gouvernement paie 3 000 euros par mois depuis leur naissance. Et à 18 ans, ils leur donnent une maison. "

Si les 200 000 Qataris sont au sommet de la pyramide, la base est celle des ouvriers en construction, tous des étrangers, pour la plupart Indiens. Le milieu de terrain du Barça a encouragé le placement de la climatisation dans les bus qui transportent les travailleurs et a supervisé l'installation de résidences dans des conditions décentes pour les travailleurs des stades. "Ici," dit le joueur, "la famille royale est très consciente des choses qui sont mal faites et ils font en sorte d’améliorer cela."

"Le travail social sert à donner un sens au football", explique Xavi. "Ils ont un projet d'intégration des femmes. En Jordanie, beaucoup de parents ne laissent pas leurs filles jouer au football et maintenant ils ont la Coupe du Monde Féminine U-17. Nous sommes donc allés dans un camp de réfugiés. J'ai pu sélectionner 200 filles et nous avons joué au football. Cela va au-delà de donner une bonne image du Qatar. Il faut aider les ouvriers qui construisent le pays, éviter qu’ils travaillent dans des conditions déplorables.

 

Source: El País

Posté par Kris87
Article lu 4763 fois