Après 12 années sans freins, Sergi Barjuan a cessé de courir. Difficile de le croire, mais presque d'un jour à l'autre, il a laissé en arrière toute une vie et en a commencé une autre, qu'il ne sait pas très bien où elle le mènera. En ce moment, cela ne le préoccupe pas trop. Pour la première fois depuis beaucoup de temps, il n'est pas pressé d'arriver quelque part. Habitué à toujours courir, monter et descendre sans arrêt sur l'aile gauche, il veut respirer et profiter des souvenirs. "J'ai toujours été un travailleur et j'ai gagné beaucoup plus que dans mes rêves", admet-il.
Sans faire de bruit, sans les larmes qu'il n'a pas pu retenir le jour où il a quitté le Camp Nou, Sergi a dit qu'il abandonne la pratique du football. Que c'est fini. Cela a été dit par quelqu'un qui cette saison, avec l'Atlético de Madrid, a disputé autant de rencontre que son nombre d'années : pas plus ni moins que 33. Il aurait pu continuer à courir. Un, deux ou trois, qui sait jusqu'à quand. D'autres joueurs ont un tas de motifs pour se retirer et ils se résistent à le faire. "C'est le problème, si tu entres dans cette optique 'allez, une année de plus', tu ne trouves jamais le même de t'arrêter", reconnaît-il.
L''idée de tout arrêter a commencé à le rôder il y a quelques mois, en novembre, quand se lever chaque matin était devenu un supplice. "Tout me faisait mal et je jouais moins. J'en ai discuté avec ma femme et avec mon père, et j'ai décidé que si nous ne nous qualifions pas pour la Champions League ou l'UEFA, je laisserais tout tomber". Et l'Atlético ne l'a pas aidé, évidemment. Au contraire. Il lui a donné le coup définitif avec une fin de saison de cauchemar. Une de plus.
Propositions refusées
Sans l'attrait de disputer l'Europe, il n'a pas trouvé d'autre motivation. Il n'a pas même voulu connaître les détails des quelques propositions qu'avait reçues son agent, Josep aria Orobitg. Il n'a plus le corps pour poursuivre le chemin qu'ont suivi certains de ses meilleurs amis. Aller en Angleterre comme l'a fait le Chapi Ferrer ou au Qatar comme Pep Guardiola, bien que ce soit pour améliorer son golf.
Ce qu'il suivra est le stage d'entraîneur. Les classes commencent aujourd'hui à Madrid. Et ce n'est pas qu'il ait un réel désir de s'asseoir sur un banc un jour. Il le fait, surtout, par l'illusion de se retrouver avec ceux qui ont formé la meilleure partie de sa vie. Avec Chapi, Pep, Nadal, Luis Enrique, Amor... Trois semaines de coexistence, trois semaines pour se rappeler les bons vieux temps, "trois semaines pour raconter les petites batailles", plaisante Sergi.
Ils ont tous beaucoup à raconter. Lui, par exemple, pourra leur expliquer ses trois années au Calderón et il leur fera une confession : "L'Atletico est plus compliqué que le Barça. Au Barça, le joueur est toujours protégé. Il ne se préoccupe de rien. Pas même en voyage ou à l'entraînement, pas même au moment de percevoir sa paye. A l'Atlético, deux jours avant une rencontre, tu ne sais pas si tu iras en avion, en AVE, en car. Tu ne sais pas non plus si tu seras payé au moment voulu".
L'une de ses dernières expériences à l'Atlético s'est avérée spécialement désagréable. Ce fût l'invasion par un groupe d'ultras à l'entraînement, avec des menaces et des insultes au passage. "Le chef de sécurité était toujours avec nous, mais ce jour là ils l'ont appelé pour qu'il soit à un autre endroit – explique-t-il --. Je ne sais pas s'ils le savaient ou non, mais ils sont apparus. Et ce qu'a fait le club a été de licencier chef de la sécurité. Je n'ai pas eu peur, bien que tu te doives te retenir pour ne pas sauter".
Au Camp Nou il a également passé de mauvais moments. Pour d'autres motifs, évidemment. Lui, comme presque tous les joueurs, a aussi été victime du climat similaire à une guerre civile qui s'est souvent respiré au club. "Que te sifflent 60.000 ou 90.000 personnes dans ton propre terrain n'est pas une situation facile. C'est alors que tu nécessites le plus le soutien de ta famille et de tes coéquipiers pour rester serein", se rappelle-t-il, convaincu qu'il n'y a jamais eu de motifs pour mériter ce traitement : "Je peux techniquement et tactiquement être meilleur ou moins bon, mais je me suis toujours livré au maximum parce que j'ai toujours été un travailleur".
Travail de dirigeant
Maintenant, en marge de cette parenthèse pour réaliser le cursus d'entraîneur, son travail n'aura rien voir avec le football. Presque tout son temps sera réparti entre sa famille et Númenor. C'est le nom d'une terre magique et perdue qui est submergée dans la mer et qui apparaît dans le Seigneur des anneaux. C'est le nom qu'a choisi sa compagne, Auxi, pour l'agence d'hôtesses de l'air qu'ils ont créés il y a quelques et qu'il dirige avec enthousiasme. "En tant que joueur, on te mâche tout mais en tant que chef d'entreprise, tu dois résoudre tout résoudre toi-même", dit-il, après s'être levé à six heures du matin pour prendre un pont aérien depuis Madrid -- où il vit encore, dans l'attente de déménager à Premià, près du Chapi, de Salinas et de descendre, se rendre à plusieurs réunions de travail, parler au téléphone sans arrêter et réviser un tas de papier.
"Je suis une personne très active et je ne peux pas rester à l'arrêt", dit-il. Grâce à cela, à ne pas rester calme, à courir comme personne, il a tenu 12 années parmi l'élite. Le ballon est sorti en touche, et Sergi n'ira déjà plus le reprendre.
LES DEBUTS
"Salut, petit, m'a lancé Romario le premier jour où je suis allé au Camp Nou"
"J'ai débuté avec la première équipe le 23 novembre 1993 à Istanbul, contre le Galatasaray. Tout a été très rapide. Dimanche m'avait appelé Toni Jiménez, l'ancien gardien de l'Espanyol pour me dire que je 'entraînerai avec la première équipe. Quand je suis arrivé à la maison ils me l'ont confirmé. On m'a dit que le club m'avait prévenu pour que je me présente au vestiaire du Camp Nou à 9:00. Et là j'y suis allé. J'entre et ils me placent dans le casier à côté de Romario. J'étais entre lui et Ivan Iglesias. Et Romario me lâche : 'Salut, petit'. Et bien toi alors, je me suis dis. Mais, évidemment, je ne lui dis rien. Nous nous sommes entraînés et nous sommes ensuite allés en Turquie. Cruyff m'a annoncé que je serai titulaire. Quand ? Seulement trois heures avant la rencontre. Nerveux ? Les jambes me tremblaient, mais ensuite, au début de la rencontre, plus rien.
Et là tout a commencé. En réalité, cela avait commencé quelques mois auparavant. J'étais avec Toño De la Cruz et de Quique Costas. Je jouais ailier gauche. Cruyff leur a dit de me placer plus en retrait, sinon, je n'arriverais jamais en Première division. Et je crois que je n'y serais jamais parvenu en tant qu'ailier. Et je suis arrivé là grâce au travail. Je ne suis pas comme Pep, Romario, Rivaldo, Koeman.... Mon truc a été de travailler, courir et aider dans tout ce que je pouvais l'équipe. C'est peut-être pourquoi j'ai tenu neuf saisons en tant que latéral gauche dans la première équipe. C'est une position sensible. Il est difficile de trouver un gaucher. Et un gaucher qui veuille défendre, c'est encore plus difficile. Un gaucher qui veuille défendre et attaquer, encore plus !
Depuis mes débuts jusqu'en juillet 1994, il m'est arrivé de tout. En six mois, j'ai gagné une Liga, perdu une Coupe d'Europe et je vais au Mondial, où nous sommes tombés par malchance devant l'Italie. J'ai obtenu beaucoup plus de ce que j'ai rêvé. Etait arrivé un point où nous plaisantions en disant que nous étions fatigués de nous rendre à Sant Jaume. Ensuite, quand tu n'obtiens pas de titre, ça te manque tant..."
LA REFERENCE
"Cruyff est toujours devant de nombreux entraîneurs"
"J'obtiendrai e titre d'entraîneur pour avoir un débouché demain, bien que pour l'instant je préfère me consacrer à mon entreprise. J'ai appris qu'une des choses des plus importantes est la psychologie. Chaque joueur a une manière d'être, avec un caractère propre. C'est pourquoi, le plus important est que tu dois savoir tous les manier dans un vestiaire. Mais pas tous de la même manière. Je crois que c'était le grand atout de Cruyff, au-delà de ce qu'il connaissant du football.
Dans cet aspect, Johan est devant beaucoup d'entraîneurs. Encore aujourd'hui, bien que beaucoup se soient mis au goût du jour. J'ai travaillé avec beaucoup d'entraîneurs tout au long de ma carrière, mais aucun n'était comme Cruyff. A cette époque, il y a plus de 10 ans, Johan commentait déjà au sujet de la troisième ligne, de la seconde ligne, et les autres le regardaient comme s'il parlait chinois. Il parlait de la seconde ligne pour passer le ballon à Bakero, ou la troisième pour la donner à Romario en profondeur.
Moi, par exemple, il m'a pris un jour à Logroño. Il était dans la chambre avec Ivan Iglesias et on frappe à ma porte. C'était l'entraîneur. Il entre et il nous dit : 'Tu étais hier là bas, et la nuit précédente là... Tu ne vas pas jouer et toi tu iras aux gradins. Il ne l'a pas publiquement jamais commenté. Il m'a laissée dans les gradins. Dans la discussion tactique, il a dit : 'Sergi, En haut', tous m'ont regardé. Ils ne savaient pas ce qu'il passait, parce que j'étais titulaire et j'avais joué toutes les rencontres. Quelque chose ainsi te démonte. Cette nuit je n'ai pas dormi. Et lundi, à l'entraînement, j'étais le premier du groupe au moment de courir. Alors, Koeman m'a envoyée en arrière : 'Ecoute, Sergi. Ne monte pas autant le rythme', m'a dit Ronald. Tu apprends de décisions comme celles-là : savoir motiver et presser les joueurs sans influences étrangères, sans que personne ne le sache ".
LE CONFLIT
"Van Gaal a cru les ragots sur le G-4 et a pensé que nous étions contre lui"
"J'ai eu la chance de rester neuf ans au Barça, de gagner trois Ligas, d'aller à deux Mondiaux et deux Euros et d'avoir été toujours titulaire. C'est beaucoup plus que ce que je n'ai jamais imaginé. Chaque saison j'ai dépassé les 30 rencontres, sauf la dernière de la première époque de Van Gaal, et la dernière au club, dans laquelle j'ai souffert deux blessures. Et puisque nous parlons de Van Gaal, j'aimerais clarifier une chose : je n'ai jamais fait de composition.
Ceci vient suite à l'histoire des rumeurs sur l'existence du fameux G- 4, que nous formions hypothétiquement Pep, Luis Enrique, Abelardo et moi. Le problème de Van Gaal est qu'il y croyait à ces ragots venant de personnes dans l'entourage tentant de mettre la zizanie. L'entraîneur considérait comme sur que les quatre étions un groupe avec du pouvoir dans le club et que nous allions contre lui. A aucun moment nous nous réunissons pour rien. Pauvre de moi, faire une composition. Une situation absurde parce que s'il y avait quelque chose que nous voulions les quatre, c'était le meilleur pour le Barça. Parce que nous sentions les couleurs. Pep et moi avons été formé au club, Luis Enrique s'est intégré rapidement et Abelardo, pareil. Ce que nous avons fait est d'aider tout coéquipier qui en avait besoin, parce que nous cherchions toujours meilleur pour l'équipe, et c'était le mieux pour le club.
Je suis arrivé à la conclusion que Van Gaal a cru les inventions de la presse que nous montions l'équipe. Avant qu'il démissionne, nous étions condamnés. Le G-4 au complet. Je n'ai jamais rien eu contre lui, pas même mes coéquipiers. Le jour où il est parti, je fus le dernier à quitter le vestiaire, je me suis approché de son bureau et lui ai souhaité bonne chance pour la suite. Il ne m'a pas répondu. Il s'est retourné, et je suis donc parti".
LES ADEUX
"Cela m'a fait al de partir, mais pire encore de devoir partir avec des béquilles"
"Quitter le Barça fut assez dur. Surtout, pour un culé comme moi. Bien que tu saches qu'un certain jour cela t'arrivera, que tu ne seras pas au Barça toute ta vie, ce qui m'a le plus fait mal fut la manière avec laquelle cela s'est produit. Après tant d'années dans le club, devoir partir avec des béquilles... L'un des plus grandes déceptions de ma carrière, sans aucun doute.
Cela faisait 15 jours que l'on m'avait opéré de la cheville. Camacho m'a conseillé de passer par la salle d'opération pour qu'il puisse me convoquer pour le Mondial en Corée et au Japon. Je me rappelle que j'étais à Séville et Rexach m'a appelé pour me communiquer la nouvelle que le Barça voulait se séparer de moi et que ce n'était pas sa décision. C'était l'entraîneur, et j'étais titulaire sauf au moment où j'ai été blessé. Même en étant blessé et avec une année de contrat. Ensuite le club m'a appelé pour que je me présente le jour suivant. Je ne pouvais pas voyager et je suis arrivé deux jours plus tard. Tu assumes enfin qu'une étape se termine, mais c'est dommage de dire au revoir ainsi, avec des béquilles, en boitant, dans l'attente d'un rétablissement et sans savoir si tu pourras jouer à nouveau. Le club m'avait promis que je pouvais continuer au Barça l'année de contrat qu'il me restait, mais c'était un engagement verbal. Et l'on sait déjà que les paroles, dans le football...
La raison principale de mon départ, comme celui d'Abelardo, qui avait aussi subi une grave blessure et dont on avait garanti sa continuité, a été le retour de Van Gaal. Sinon j'aurais continué. Avec Charly, l'équipe se rétablissait. Nous avons fait une bonne saison avec lui. L'équipe, le public et la presse nous nous entendions mieux. L'époque où 60 ou 70.000 personnes te sifflaient était terminée. J'aurais aimé savoir ce qu'il se serait passé si nous aurions continué avec Charly et Van Gaal ne serait pas revenu. Je crois que nous nous serions améliorés".
Source : El Periodico