En Une | Dans la presse | jeudi 24 mars 2011 à 17:59  | Ajouter aux favoris / Partager  | Email

David Villa donna le but de la victoire à Barcelone face à l'Athletic Bilbao (1-0), mais il n'aurait pas dû être accordé. Ou c'est ce que l'on dit.

 

Xavi Hernandez envoya une passe en diagonale sur la droite où Dani Alvès avait pris le couloir, ce dernier fit une passe en première intention à Villa qui n'avait plus qu'à finir le travail. Et ceci même si Alvès était en position hors jeu de plusieurs kilomètres. Une preuve "accablante" fut sortie du tabloïd pro-Madrid AS le matin suivant -- une photographie de l'action, montrant bien que le brésilien était en position flagrante de hors jeu loin derrière le dernier défenseur.

Il y avait juste un petit problème. Le dernier défenseur sur la photo n'était pas du tout le dernier défenseur du match. On prétend que les images ne mentent jamais. On a tort. L'image ment, de même que le photographe et de même que Photoshop. Il y avait quelque chose de bizarre dans l'image présentée, quelque chose manquait: ou plutôt quelqu'un. Normalement une défense est constituée de 4 joueurs. La défense sur la photo n'en avait que 3. Une petite comparaison avec les images de la télévision et tout devient clair:

AS s'est permis de supprimer un joueur de l'image.


Koikili de l'Athletic Bilbao a mystérieusement disparu de l'image (sûrement aller boire un coup au bar du coin avec les "journalistes" de AS pendant l'action), il s'est évaporé du terrain. Bien sûr en enlevant le joueur, Alvès était largement hors jeu. Même avec Koikili dans l'image, Alvès aurait pu être considéré comme étant hors jeu, une fraction de seconde dans la course de l'action pouvait le signaler en tant que tel même si la décision reste discutable; sans Koikili, Alvès était clairement hors jeu. Soudainement, le scandale du hors jeu n'en était plus un. Soudainement, le scandale n'était pas provoqué par l'arbitrage du match mais par le tabloïd lui même.

Le matin même AS s'en est excusé. L'éditeur Alfredo Relano apparut sur de nombreuses stations radio pour s'expliquer. Une page double publiée dans l'édition du lendemain clame que ce fut une erreur commise en faisant une superposition d'image du mouvement de l'action. Il ont en quelque sorte "omis" de mettre Koikili là où il devait être. C'était "une erreur graphique dont on s'en excuse."

 

 

Même si Alvès aurait pu être hors jeu et que l'excuse est arrivé promptement, demander pardon n'était vraiment insuffisant. Et pas seulement parce que les pots étaient déjà cassés, mais parce que AS ne bénéficie plus du bénéfice du doute.

Ils n'ont eu cesse de crier au loup. Et maintenant que le loup leur a mordu la jambe, personne ne semble vouloir aller à leur rescousse. C'était juste un mensonge de plus dans une montagne de calomnies.

Mais en un sens ce n'est pas juste AS qui est visé; mais toute l'industrie médiatique. Et demander pardon ne fut simplement pas suffisant car c'était loin d'être un cas isolé.

Parce que, même si cette situation paraît extrême, l'affaire n'était pas complètement inattendue. En fait tout était tout à fait plausible, désespérement prévisible. Le contexte y était trop favorable. Comme ça pouvait être convénient d'omettre l'élément qui détruirait toute leur argumentation. Comme cela pouvait arranger les choses de trafiquer des images pour appuyer pendant si longtemps les mêmes salades qui accompagnent chacune de leurs attaques. Comme cela pouvait être dérangeant, ces preuves qui nous montrent le contraire de ce qu'ils voulaient prouver... si dérangeantes que l'on pourrait, pourquoi pas, s'en débarasser?

AS insista autrement. Un rédacteur a voulu souligner qu'une campagne médiatique et une "preuve stalinienne" étaient deux choses différentes. Ce qui absolument vrai. Mais la campagne médiatique est devenue si extrême, aveuglée, puritaine, malsaine, manipulée, fanatique, tellement obsédée par les vices des autres et si prompte à cacher ses propres malhonnêtetés, que trafiquer des photos n'était simplement qu'un pas de plus dans leurs malfaisances. Un grand pas certes, mais un pas de plus. C'est un triste événement si banal dans le monde des médias sportifs espagnols. Et si AS ne se doit d'être méprisé pour cette affaire, AS et d'autres médias espagnols se doivent d'être blâmé pour d'autres actes tout aussi répréhensibles.

Il existe quatre grands médias sportifs hispaniques, tous ayant des degrés d'objectivités plus ou moins prononcés. Mais aucun d'entre eux ne peut se targuer d'être entièrement honnête. El Mundo Deportivo et Sport sont ouvertement pro-barcelonais. Marca et AS, alors même qu'ils se disent être médias officiels de la nation, sont ouvertement pro-Madrid. Ils supportent leur équipe respective et font campagne en leur honneur. Ils sont fanatiques et manipulateurs. Ils aiment se voir en tant qu'une extension à part entière de leur club. Ils sont devenus des organismes de propagandes et non plus des journaux sportifs. Et ils ont l'impression que fonctionner de la sorte est la bonne chose à faire.

 

 

Et ils n'ont malheureusement pas tort. Un éditeur affirme que chaque victoire madrilène signifie 10000 éditions en plus de vendues. Un responsable d'une radio catalane, versée dans le fanatisme le plus complet du barcelonisme, encourage publiquement le fait de supporter les adversaires du jour de Madrid, une manière "ingénieuse" de se rapprocher du statut de supporter du Barça. Mais ça ne nous rapproche pas pour autant de la vérité.

Ils ont réussi à créer, ou plutôt se sont enlisés, dans une sorte de fondamentalisme footballstique. Les supporters sont tellement habitués à des médias virulents qui ne pensent qu'à cirer les bottes de leur équipe et à traîner l'adversaire dans la boue, que ceux qui sont plus ou moins critiques envers Madrid ou Barcelone sont immédiatement catégorisés comme anti-Madrid ou anti-Barça. Tu es soit un pur madridista soit un culé dans le sang. Tu n'as pas le droit d'être neutre. Tu n'as pas le droit de ne pas prendre de parti.

Ce genre de sentiment est présent partout dans le monde du football, mais peut-être plus nettement encore lorsque l'on parle d'arbitrage. En Espagne, où les fautes sont plus régulièrement sifflées et où les cartons pleuvent plus qu'ailleurs en Europe, être un arbitre est un véritable cauchemard. Certains d'entre eux pensent que le moindre contact est synonyme de faute. Certains ont l'air de ne jamais avoir lu de règlements de leur vie. Plonger est juste une compétence extrêmement bien travaillée. Et chaque décision est analysée scrupuleusement par des "spécialistes", les ralentis rembobinés puis repasseés encore et encore. Chaque décision est "évidente". Une décision sérieuse, qui peut faire basculer un match.

On s'en moque si une équipe gagne 10-0, s'il y a eu un penalty discutable, il fera la une des journaux le lendemain. Les rédacteurs des deux côté ont pour mission de chercher la controverse lorsqu'il doivent couvrir les matchs des rivaux. L'entraîneur Jose Mourinho s'est récemment présenté à une conférence de presse avec un morceau de papier décrivant 13 "énormes" erreurs d'arbitrage. Pas besoin de rappeler que le morceau de papier ne contenait aucun litige qui jouait en sa faveur -- et même Mourinho n'a pas pu affirmer qu'il n'y a eu aucune erreur favorisant son équipe-- ces "énormes" erreurs incluaient quelques touches données au mauvais camp. Mais bon il n'est pas question ici de Mourinho mais bien de l'appareil médiatique.

 

 

Les médias ne se soucient que de Madrid et de Barcelone. Et vraiment uniquement et simplement d'eux. Un peu trop même. Ils ne jugent qu'à travers des lunettes tintées de blanco ou de blaugrana. Un penalty évident d'un côté devient une action anodine de l'autre, seule la couleur du maillot compte, et non plus l'action en question...

Quiconque ose tacler un de nos joueurs est le mal incarné, et celui qui n'ose pas faire de faute sur les joueurs de l'équipe adverse est clairement un poltron. Si nous gagnons c'est parce que nous sommes géniaux, si ce sont eux qui gagnent c'est parce qu'ils étaient chanceux, que l'adversaire était vraiment faible ou qu'ils ont triché.

Ou alors l'arbitre était de leur côté.

Et sans erreur possible ceci est bien la carte maîtresse de tout journal sportif qui se respecte.

Au coeur de tout ça existe un "fait" basique: les erreurs des arbitres ne sont jamais des erreurs. Jamais. Enfin certainement pas d'innocentes erreurs. Exit le fait qu'il existe certaines situations de hors jeu impossible à distinguer clairement avec l'oeil humain, ou du fait que mêmes les "spécialistes" n'arrivent pas à se mettre d'accord sur un certain fait de jeu, les erreurs sont considérées comme une preuve que l'arbitre est enclin à aider un club et à descendre l'autre. La preuve d'une conspiration. L'évidence que rien est juste pour eux.

AS a inventé le Villarato. Marca désirait ardement en être l'auteur. Villarato ou la théorie de AS qui explique comment Barcelone est protégée par les arbitres parce que l'ex président Joan Laporta a supporté la candidature d'Angel Maria Villar aux élections de la Fédération Espagnole de Football, alors que le président madrilène ne l'avait pas soutenu. Le tabloïd se targue d'avoir la preuve de ses dires. Seulement il n'en a aucune. La "preuve" est la série de décisions qu'ils estiment être à l'encontre de Madrid semaine après semaine. Des preuves qui n'auraient jamais été acceptées même dans le tribunal le plus tordu qu'il soit. AS semble avoir oublié le fait que les gens ont des yeux et un cerveau.

 

 

Pendant ce temps, s'il existe des preuves qui vont à l'encontre de ce que profère le torchon, ils s'en contrebalancent royalement. Sport et Mundo Deportivo se plaignaient du fait que les équipes visaient Lionel Messi. Marca a récemment fait tourner une campagne pour défendre Cristiano Ronaldo, qui était "chassé" par les adversaires. En réalité, José Maria Callejon, José Antonio Reyes, Pablo Piatti, Pedro Munitis, Eliseu, David Zurutuza, Santi Cazorla et Diego Capel ont tous subis plus de fautes par minutes que Cristiano Ronaldo. Messi ne figure même pas dans le top 20 des joueurs subissant le plus de fautes.

Et pourtant, des statistiques sont utilisées pour montrer que Madrid ou Barcelone obtient des décisions litigieuses, dépendant de ce que l'on veut prouver -- et dans le cas de ces tabloïds tout devient mensonger, des mensonges et des statistiques. "Oh regarde Madrid obtient 30 fois plus de penalty que le Barça" dénonce-t-on à Barcelone, sans se préoccuper du fait que peut-être que Madrid subit plus de fautes dans la surface de réparation. "Oh regarde le Barça n'obtient presque jamais de cartons" hurle-t-on à Madrid sans se préoccuper du fait que le Barça commet moins de fautes que les autres. Même sans ce contexte, les statistiques restent des statistiques. Des preuves plus convaincantes sont fournies par eux-mêmes, des statistiques montées de toutes pièces: des classements parallèles où sont montrés où l'équipe serait actuellement classée si "l'arbitrage avait été juste", en ré-évaluant toute les décisions clés. Mais ce sont eux qui les réévaluent, et ce sont eux qui choisissent quoi réévaluer aussi...

Les arbitres sont analysés avant même le match. Comme le dit un proverbe espagnol, ils mettent des bandages avant même d'avoir subit des blessures. Iturralde Gonzalez était l'arbitre pour ce Clasico aller. "Iturralde" titra AS "le meilleur pour le Barça et le pire pour Madrid." Il était en charge de deux Clasico auparavant, Barcelone les a gagné tout les deux. Même si Barcelone a mérité ces deux victoires, c'était forcément la faute de quelqu'un. Oublions juste le talent, la qualité de jeu ou la démonstration tactique, c'était de sa faute si Barcelone a gagné cette année aussi.

La Manita souvenez vous.

Voilà où le football en est réduit, malheureusement, pathétiquement, misérablement, à un arbitre et au désir de faire perdre une équipe.

Mais hé! Voici la preuve Une image d'un hors jeu. Avec la photo prise après que le ballon soit joué. Scène d'un autre hors jeu. Avec une ligne pas très droite... Des erreurs sont faites. Comme ça peut arranger le monde quand les erreurs les plus astucieuses  sont faites? Ce n'est donc pas étonnant de voir qu'effacer un joueur de l'image n'était qu'une autre étape dans ces contre-façons.

Lorsque Madrid gagna contre Séville, Raul Albiol dégagea la balle sur la ligne. Ou peut-être la dégagea-t-il juste après qu'elle fusse rentrée.

Sous un angle ça ressemblait à un but, sous un autre ça ne ressemblait pas à un but.

 

 

"Un but légitime" selon certain. "Un scandale" selon d'autres. Vous pouvez devinez qui dit quoi. Puis ils recommencent à nous barratiner avec leurs "sciences", "prouvant" que c'en était un ou en "prouvant" le contraire. Dedans. Pas Dedans. Dedans. Pas dedans. C'était "évident". C'était clairement un but. Ce n'était clairement pas un but. La seule chose qui était évidente était que rien n'était clair du tout.

Ils ne peuvent pas avoir tout les deux raison. Mais ils peuvent avoir tout les deux tort.

 


Source: Sports Illustrated

Posté par Kikujiro
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