Array Cruyff, le Barça et la révolution - FC Barcelona Clan

En Une | Cruyff | mardi 12 février 2008 à 10:19  | Ajouter aux favoris / Partager  | Email

Retour sur une partie de l'histoire du Barça, avec pour principal acteur Johan Cruyff..

Une date a l'habitude de passer inaperçue dans la fastueuse trajectoire de Johan Cruyff au Barça. Il y avait plus de critiques que de louanges ce fameux 5 avril 1990. Le Barça affrontait le Real Madrid en finale de Coupe du Roi et Cruyff traversait une situation critique au club. Le président de l'époque, Núñez, avait contacté César Luis Menotti pour lui offrir la direction de l'équipe. Cruyff était sur le point de conclure son contrat de deux ans, au cours d'une saison marquée par les tourmentes, notamment celle vécue par Valence. La fin de la saison avait été avancée pour favoriser la préparation du Mondial en Italie, où on attendait un bon parcours de la sélection espagnole. Il y a des choses qui ne changent pas. La sélection était essentiellement composée de joueurs du Real Madrid, qui se dirigeait vers un cinquième titre consécutif en Liga. Madrid dominait le championnat avec plus de facilité que jamais. Le nombre de buts marqués par cette équipe dépassait tous les records. Hugo Sánchez marquait une moyenne d'un but par match, la Quinta del Buitre (1) avait atteint le sommet de la célébrité et seules les divergences entre Ramón Mendoza, président du Real Madrid, et Martín Vázquez venaient gâcher la fête dans le camp madrilène. Le Barça vivait avec les frustrations, devenues habituelles. Depuis 1960, il n'avait gagné que deux Ligas (1973-74, 1984-85), un chiffre bien sombre pour un club avec un énorme potentiel. Durant la même période, l'Atlético Madrid avait glané plus de championnats. Plus surprenants encore furent les quatre titres de l'Athletic Bilbao et de la Real Sociedad dans les années 80.

Le Barça semblait destiné à une amertume perpétuelle, soumis à tout un flot d'incertitudes. Les meilleurs joueurs de la planète étaient passé au club, avec Cruyff, Maradona et Schuster en tête, ainsi que les meilleurs entraîneurs de l'époque : Rinus Michels, Weissweiler, Menotti, Venables et jusqu'au dernier Helenio Herrera. Rien n'a fonctionné comme il se devait. Il manquait une identité au Barça. L’équipe changeait continuellement de schéma tactique et il y avait une ambiance malsaine autour du club. De plus, l’énorme pression de l’entourage du club n’aidait pas à trouver une solution à ces problèmes. Les mauvais résultats étaient proportionnels au découragement général. Lors de la saison 87-88, il était fréquent de voir un Camp Nou presque vide. Seules 30 000 personnes avaient l'humeur de venir dans l'un des temps sacrés du football. Ce qui aujourd'hui paraît irréel et impensable. Tout comme la situation de Cruyff ce 5 avril 1990.

Cruyff a été recruté à l'été 1988. Le Barça venait de connaître l'une des pires crises de son histoire. Le traumatisme de la défaite en finale de la Coupe d'Europe en 1986 avait détruit le club. La mutinerie des joueurs contre le président Núñez dépassait toutes les limites. Le recrutement de Cruyff s'annonçait comme la dernière chance d'un président qui s'était caractérisé par le populisme. On appréciait chez le premier Núñez la graine des dirigeants qui faisaient fureur dans les années 90. Comme d'autres stars, Cruyff avait quitté le Barça très critiqué, mais son incroyable première année en tant que joueur lui donnait du crédit. En 1973, le Barça s'envola grâce à la star néerlandaise. Le 0-5 à Bernabéu a été le sommet symbolique, bien que ce n'était pas le meilleur match, de cette fameuse équipe. Simplement grâce à ça, Cruyff avait plus de crédit que quiconque au sein du barcelonisme. Núñez le savait et l'a recruté. Question de survie.



Cependant, il n'y a pas de mythe qui ne supporte pas une série de défaites. Lors de sa première saison, le Barça gagna la Coupe des Coupes, sans savoir que la victoire face à la Sampdoria de Gênes serait l'anticipation d'une autre bien plus acclamée, trois ans plus tard. Mais la Coupe des Coupes n’était pas la compétition majeure. La seconde saison de Cruyff ne l’aidait pas non plus. Décroché en Liga, il ne lui restait que la Coupe du Roi pour sauver sa saison, qui plus est face au grand adversaire madrilène. Peu de personnes appréciaient la profonde transformation qu’avait entamée l’entraîneur néerlandais. Il n’était pas facile de deviner l’impact que pourrait avoir cette homme, qui proposait un modèle audacieux. Dans un pays passionné par le football, mais à l’époque peu ouvert au débat tactique, les qualités des entraîneurs s’identifiaient plus avec leurs relations publiques qu’avec leur véritable apport au jeu. On l’a reconnu plus tard, lors de la décennie suivante, après l’émergence d’entraîneurs espagnols, et après les succès du Milan de Sacchi, et bien sûr ceux du Barça de Cruyff. De suite, les gens se sont fascinés de l’aspect tactique utilisé par les jeunes entraîneurs. Mais à la fin des années 80, le panorama était bien différent. Les meilleures équipes espagnoles étaient dirigées par des entraîneurs étrangers. Parmi ceux là, Cruyff était une énigme.

Depuis ses débuts à l'Ajax, Cruyff était un joueur qui avait ses propres opinions. Il n'a jamais pensé comme les autres. Ses relations avec Rinus Michels se sont établies à partir d'un processus intellectuel. Les deux étaient des visionnaires dans une équipe qui a marqué une page de l'histoire du football. En utilisant des termes presque religieux, l'Ajax signifiait la réforme totale contre le dogme du catenaccio qui prévalait dans les années 60. Et Cruyff était le prophète d'une nouvelle religion footballistique. Son approche du jeu était la beauté, l'architecture spatiale du football, la volonté d'attaquer, la précision, la vitesse, la technique, la cohésion collective et peu importait le résultat. "J'aime gagner en jouant bien. Et si je perds, je préfère le faire en jouant bien", commentait Cruyff. Il n'était pas pour l'ennui. Il a immédiatement démontré la cohérence et la hauteur de ses idées en tant qu'entraîneur. Il a remis sur pieds l'Ajax et en a fait une des équipes les plus attractives d'Europe, et il a établi une idéologie dont lui enviait le monde entier. De jeunes joueurs tels que van Basten, Rijkaard et Bergkamp se sont exercé avec Cruyff, un des seuls exemples qui prouvent qu’un entraîneur peut réussir après avoir été un excellent joueur. C’est encore moins facile pour un homme considéré comme un des quatre meilleurs joueurs de l’histoire.

Tout n’était pas aussi simple pour Cruyff après ses deux premières saisons. Une bonne partie de la presse ne comprenait pas le message qu’il tentait de faire passer. On pensait qu’il était plus fou qu’audacieux, plus irresponsable que censé, plus incompréhensible que didactique, plus perdant que vainqueur (il n’a jamais gagné l’Eredivisie avec l’Ajax). Cependant, la révolution avait commencée. Malgré le Milan AC de Sacchi et ses trois Néerlandais (Gullit, van Basten et Rijkaard), il essayait d’imposer son exception au modèle caractéristique de l’époque, le 5-3-2 avec un libéro et deux pistons sur les côtés. On ne pouvait pas le comparer au Barça de Cruyff, dans lequel les ailiers étaient des pièces fondamentales. Des ailiers qu’on ne soupçonnait pas parfois. La fonction était plus important que l’organe pour Cruyff. Si cela signifiait placer Lineker, un buteur et rien d’autre qu’un buteur, ou Julio Salinas en ailier droit, la décision était prise : les deux allaient sur l’aile droite. L’important était de gagner des espaces, d’ouvrir les défenses, disposer de la balle comme stratégie offensive et défensive, déjouer l’adversaire avec un jeu rapide, où tous les joueurs connaissent parfaitement leur fonction, où chacun exprimait ses meilleures qualités.



Le travail de Cruyff n’a pas été simple parce que les résultats n’allaient pas. Il existait aussi énormément de préjugés qui pesaient dans le football. Dans un milieu qui favorisait le discours défensif, les idées du technicien néerlandais étaient jugées fantaisistes. Alors que tout le monde rajoutait des défenseurs (deux centraux, un libéro, deux latéraux pour bloquer les ailes et un milieu collé à la défense), Cruyff lui ajoutait des attaquants ou des joueurs à vocation offensive. Ca lui arrivait souvent de n’utiliser que trois défenseurs, et il a toujours défini le jeu avec un milieu de terrain créatif, d’abord Luis Milla, puis Pep Guardiola. Les deux ailiers étaient obligatoires. Il ne les voulait que pour les 20 derniers mètres, comme pour l’avant-centre. Il ne voulait pas que le travail défensif affecte leur efficacité. Il ne voulait pas qu’ils défendent. Sa sélection de joueurs étaient également étonnante. Il a commencé par avoir une confiance absolue dans la création de spécialistes. Pour cela il y avait la cantera. Il disposait d'avantages indiscutables qu'on a tardé à remarquer : le système de production de la cantera assurait un type de joueur à la carte, et cela assainissait l'économie du club et établissait un lien fort avec le club. Lorsque Cruyff est arrivé au Barça, l 'équipe était principalement composée de joueurs qui n'avaient pas été formés au club. Quand il quitta le club, une bonne partie de l'équipe était de la maison : Guardiola, Amor, Sergi, Ferrer et plusieurs joueurs notables, mais qui ont eu moins de succès.

En construisant une équipe qui ressemblait à une addition de joueurs plus improbables les uns que les autres, son équipe cassait beaucoup de normes sacrées. Ferrer et Sergi ne dépassaient le mètre 70. Koeman, peut-être le joueur le plus important de 'l'ère Cruyff', était une armoire qui jouait sans filet de sécurité au centre de la défense. Un petit maigre qui ne pouvait ni courir, ni sauter, jouait milieu de terrain : c'était Guardiola. Laudrup a été récupéré en Italie, où on a jamais reconnu ses qualités, et il a brillé au Barça en ailier voire en faux attaquant, bien qu'il ne pouvait prendre la balle à personne. Est arrivé plus tard Romario, un petit gros qui était aux antipodes des attaquants de l'époque. Mais Cruyff voulait s'amuser. Et Romario quand il en avait l'envie, était l'amusement assuré. Stoichkov arrivait de l'incertain football de l'Est. Il était arrogant, rapide et puissant. Il voulait jouer libre. Cruyff l'a recadré en tant qu'ailier. De même pour Beguiristain, malgré le fait qu'il n'était pas si rapide, et qu'il ne dribblait pas aussi bien que le Bulgare. Beguiristian se caractérisait parce qu'il était astucieux. Eusebio était aussi petit que les autres. Lui non plus n'était pas bien rapide. Au contraire, si ce n'est pour penser et passer l'adversaire. Il était très fort pour cela. Ni Amor ni Bakero se distinguaient par leur présence athlétique, mais il étaient malins, compétitifs et tenaces. Comme cela s'est passé pour Hugo Sánchez, il est difficile de se rappeler d'un dribble de Bakero lors de ses années au Barça. On se souvient cependant de son jeu à une touche de balle et de sa facilité déconcertante à rentrer dans la surface de réparation. C'était ça le Barça de Cruyff, pas le même que celui de ce fameux après-midi d'avril 1990, quand on s'interrogeait sur son futur alors que Menotti attendait une réponse définitive.

Le Barça gagna la finale (2-0). Madrid gagna la Liga. La victoire a permis à Cruyff de rester entraîneur. Le Real Madrid n'a pas regagné le championnat avant la saison 1994-95. Le Barça remporta quatre titres consécutifs en Liga et la Ligue des Champions tant attendue. Ce sont les chiffres qui confirment la magnifique carrière d'entraîneur de Cruyff au Barça. Rien que des chiffres. Mais il y avait bien plus important : le Barça cassa son histoire de lamentations et est devenue une équipe chic, peut-être la grande référence du football mondial. Tout le mérite de la transformation était pour Cruyff. Il a répondu à ceux qui le questionnaient par une série impressionnante de victoires. Il a répondu à ceux qui prônaient le football défensif par un pari offensif dont tout le monde se souviendra. Il a rendu tout le plaisir de la beauté du football. Il a prouvé autre chose : on peut proposer un football attractif et gagner. Il a démontré la valeur cruciale de la cantera. Il a amusé tout le monde, supporters ou non du Barça. Sa grandeur était universelle, et il a su faire profiter les autres de son don. Le même club qui n'avait gagné que deux Ligas entre 1960 et 1990 et qui n'avait jamais gagné la Coupe d'Europe, a gagné deux finales deux Ligue des Champions et huit des 17 derniers championnats. Tous avec des entraîneurs néerlandais. C'est, sans doute, l'âge d'or du Barça. Derrière il y a une figure sensationnelle : celle de Johan Cruyff.

(1) : 'El Buitre' était le surnom d'Emilio Butragueño. Rapidement, lui et ses quatre coéquipiers Sanchis, Martín Vázquez, Pardeza et Michel furent surnommés 'La Quinta del Buitre'



Source: Marca

Posté par barceloneman
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