En Une | Luis Enrique | dimanche 28 mai 2017 à 18:32  | Ajouter aux favoris / Partager  | Email

Une bien triste saison s’achève et avec elle le règne de trois ans de Luis Enrique au FC Barcelone. Entre résultats bruts satisfaisants et management plus qu’hasardeux, l’Asturien présente un bilan mitigé, contrasté, et ne laissera pas un souvenir impérissable dans la tête des supporteurs.

 

Bilan comptable

Un magnifique triplé (accompagné de la supercoupe d’Europe et du mondial des clubs) pour sa première saison, un doublé Liga-Copa (+ supercoupe d’Espagne) et une élimination des mains de l’Atlético en quarts de C1 pour la deuxième saison, et enfin juste une malheureuse Copa en troisième saison. Si le bilan global est bon, la dégradation des résultats saison après saison enlaidit le tableau et est surtout la parfaite représentation de l’effondrement du Barça et de ses principes de jeu, de gestion et de politique.

 

Qualité de jeu et tactique

Ce point fait très mal à tous les véritables amoureux du Barça et de son jeu si particulier. À l’échelle de trois saisons, chacun a pu se rendre compte de la baisse drastique de niveau particulièrement dans le secteur qui a permis aux catalans de dominer régulièrement l’Espagne et l’Europe ces dernières décennies : le milieu de terrain. L’ADN Barça, le jeu en triangle, de possession, dans les petits espaces, a été petit à petit abandonné, bafoué, piétiné. Et le premier (mais pas l’unique) responsable est sans conteste Luis Enrique. S'il a su mettre fin au jeu de possession fade et stérile qui caractérisait le Barça à son arrivée en apportant de la verticalité et un jeu plus direct dont l’équipe avait bien besoin, ce point positif s’est petit à petit transformé en point négatif tant son Barça a usé et abusé de cette verticalité pour finir par perdre la maîtrise du match et de son tempo. Les pertes de Xavi et Dani Alves ont bien évidement accentué ce phénomène, mais il est évidemment responsable (au même titre que la direction) du non-remplacement de ces deux joueurs majeurs de l’effectif.

D’un point de vue purement tactique, il a été régulièrement battu, parfois ridiculisé, que ce soit en Liga ou en Europe. Il n'a que rarement été capable de renverser le cours d’un match ou de trouver des solutions aux problèmes posés par ses homologues. Il n’a pas non plus su trouver durablement des alternatives à son système de jeu quand cela était nécessaire, et ses innovations tactiques semblaient très souvent peu travaillées. Hormis le 3-4-3 de cette saison, toutes n’ont d'ailleurs été que des one shot sans lendemain. Clairement insuffisant pour un club du standing du Barça.

 

Gestion de l’effectif

Luis Enrique est arrivé dans un contexte bien particulier : des joueurs gavés de titres qui se reposaient sur leurs lauriers et avaient complètement pris le dessus sur l’ancien coach Tata Martino. Un point qui doit être apporté à son crédit est d’avoir su secouer le cocotier, s’imposer face à un vestiaire qui a tout gagné, réinsuffler de la grinta au groupe et remettre en question certains cadres (Piqué, Alves notamment). Il a aussi convaincu Xavi de rempiler pour une dernière saison (avec l’apothéose que l’on connaît), et si son temps de jeu aurait pu être plus important, l’utilisation du maestro comme 12è homme a été l’une des clés du triplé.

Si ses débuts étaient prometteurs, la suite fut nettement moins réjouissante. Le pacte passé avec la MSN après la défaite à l’Anoeta représente le point de départ du triplé en fin de saison, mais ce fut aussi le moment où Lucho a perdu l’emprise qu’il avait sur son vestiaire. La prise de pouvoir de son trio d’attaque qui joue absolument tous les matchs et vampirise le jeu fut aussi le début de la perte d’importance du milieu de terrain, le début de la fin de ce Barça dominateur et sûr de ses principes de jeu.

Faible avec les forts, mais fort avec les faibles. S’il a perdu toute autorité sur ses attaquants, Luis Enrique a par contre une fâcheuse tendance à mettre plus bas que terre sans raison apparente des joueurs méritants et utiles. Pedro, Bartra, Aleix Vidal, Denis Suarez, Alba (sans parler des masians), la liste est trop longue pour que tienne la route n’importe quelle explication logique. Sans compter que certains de ses chouchous comme Mathieu ou Gomes ont eux joui d’un crédit quasiment illimité malgré des prestations allant du médiocre au catastrophique.

Entre l’absence quasi complète de concurrence et de turnover lors de sa deuxième saison, son incapacité à donner de la continuité à ses remplaçants cette saison-ci ainsi que les titularisations incompréhensibles de certains joueurs dans des matchs capitaux, Luis Enrique a fait preuve à la fois d’inconstance prononcée dans sa manière de gérer le groupe d’une saison à l’autre, et de constance dans les mauvais choix pouvant coûter cher. N’en ajoutez plus, sa gestion de l’effectif a été catastrophique ces deux dernières saisons.

Masia

Samper prêté à Grenade, Adama Traore vendu à Aston Villa, Halilovic prêté à Gijon puis vendu à Hambourg, Grimaldo ignoré puis vendu au Benfica. Les plus grands espoirs du centre de formation n’ont jamais reçu leur chance en équipe A et ont fini par être poussés hors du club. Sous Luis Enrique, seuls Munir et Sandro ont reçu un temps de jeu digne d’être mentionné. Aucun autre jeune du club n’a été testé durablement depuis deux ans. Il y a bien Carles Aleña qui a eu un peu de temps de jeu cette saison mais cela relève plus de l’anecdote que d’une réelle volonté de s’appuyer sur la Masia. L’utilisation des jeunes du club fait partie intégrante de l’ADN du Barça et la façon dont Luis Enrique les a traités durant son passage sur le banc est tout simplement scandaleuse. Tout comme l’inaction de la direction qui n’a rien fait pour remettre son coach dans le droit chemin et semble même se complaire de la situation en considérant la Masia comme une simple source de revenu à la revente.

 

Transferts

Comme dans tout club, il y a eu des réussites (Luis Suárez, ter Stegen, Umtiti, Bravo), des échecs (Gomes, Mathieu, Digne, Vermaelen, Arda) et des mitigés (Rakitic, Rafinha, Cillessen,…). L’entraineur n’est pas le seul à décider et la direction a évidemment sa responsabilité dans chaque transfert, mais ce qui ressort surtout de ces trois années, c’est que le Barca n’a pas acheté des titulaires en puissance mais bien des joueurs de complément (et pour des sommes importantes qui plus est) alors que Luis Enrique avait à sa disposition des joueurs de meilleure qualité qui étaient déjà présents, que ce soit en A ou dans le centre de formation. Combien de millions d’euros jetés par les fenêtres quand on repense aux cas Grimaldo – Digne, Pedro – Alcacer, Bartra – Mathieu, Samper – Gomes ? De plus, nombre de ces joueurs achetés pour s’asseoir sur le banc n’ont pas été mis dans de bonnes dispositions pour apporter quelque chose à l’équipe et n’ont pas reçu la continuité dans le temps de jeu qui aurait pu leur permettre de se révéler utiles voire de venir titiller les joueurs du 11 pour briguer une place de titulaire. Comment Lucho et la direction ont-ils pu également croire que les départs de Xavi et Dani Alves n’avaient pas besoin d’être compensés par l’achat de top players pour les remplacer ?

 

Héritage

Luis Enrique va s’en aller et c’est aussi après le départ d’un coach que l’on peut voir son apport dans un club. Guardiola avait laissé derrière lui une équipe qui certes avait besoin d’un nouveau souffle, mais surtout une équipe parfaitement rodée, sûre de son ADN et de son jeu (des traces que l’on voit encore 5 ans après), avec un centre de formation utilisé à bon escient et dont les joueurs savaient pour quoi ils se battaient : une opportunité de réaliser leur rêve et d’avoir leur chance en équipe première. Lucho laisse derrière lui une équipe en ruine, un jeu au fond du gouffre, une Masia inexploitée, un effectif qui a perdu en qualité malgré les sommes investies, et un immense chantier pour son successeur. À tel point qu’il n’est pas du tout fou de penser qu’il a surtout cherché à étoffer son palmarès personnel durant ces trois années, sans vraiment se soucier de ce qu’il laisserait derrière lui à son départ.

Le mot qui revient le plus à l’esprit pour qualifier l’ère Luis Enrique à la tête du Barça est: gâchis. Entre un Messi dans la force de l’âge, une MSN au potentiel offensif inégalé, des joueurs comme Iniesta, Busquets, Piqué, Alves, Alba, Ter Stegen qui figurent parmi les touts meilleurs au monde à leur poste et qui ont surtout le profil parfait pour le jeu du Barça. Entre un ADN qui a fait ses preuves, une aura qui en fait (faisait) le club le plus attractif au monde, Lucho avait à sa disposition tous les éléments nécessaires pour écrire un nouveau chapitre d’exception dans l’histoire du Barça. Ce ne fut pas le cas. La faute à une gestion de l’effectif, de la Masia et des transferts qui se situe quelque part entre le mauvais et le scandaleux. Ainsi qu’à des lacunes tactiques et un reniement des principes de jeu qui ont fait les succès du Barça depuis 30 ans. Cela fait beaucoup pour un club de ce standing.

Tout n’est bien sûr pas à jeter dans ces trois années, et cet article a eu pour but de tenter de soulever le positif tout autant que le négatif. Mais force est de constater que malgré des succès sportifs non négligeables, la balance penche nettement du mauvais côté pour Luis Enrique Martínez García. Parce que le Barça, c'est bien plus que l'exigence du résultat.


Posté par Lord Oneill
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